Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

Nous sommes en 1919. Un bateau quitte l’Empire du Levant avec à son bord plusieurs dizaines de jeunes femmes promises à des Japonais travaillant aux États-Unis, toutes mariées par procuration.

C’est après une éprouvante traversée de l’Océan pacifique qu’elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leurs futurs maris. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui auquel elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.
À la façon d’un choeur antique, leurs voix se lèvent et racontent leurs misérables vies d’exilées… leurs nuits de noces, souvent brutales, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l’humiliation des Blancs… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre et la détention dans les camps d’internement – l’État considère tout Japonais vivant en Amérique comme traître. Bientôt, l’oubli emporte tout, comme si elles, leurs époux et leurs progénitures n’avaient jamais existé.

Lors de cette rentrée littéraire, quelques livres m’ont tout de suite attirée, Certaines n’avaient jamais vu la mer en faisait partie, alors je suis ravie de l’avoir reçu dans le cadre de la Masse Critique Babelio, un grand merci aux éditions Phébus et à Babelio pour m’avoir permis de le lire. Et le moins que je puisse dire, c’est que je ne suis pas déçue, une belle rencontre avec un texte et une auteure, qui me donne envie de lire Quand l’empereur était un dieu, son tout premier roman.

Des japonaises âgées de 12 à 37 ans, toutes vierges, condition sine qua non pour convoler, prennent la mer pour l’espèrent-elles une vie meilleure, en Californie. Là, les attendent leurs maris, dont elles ne connaissent rien d’autre qu’une photo et ce qu’ils ont bien voulu leur dire. Elles fuient le Japon pour une vie meilleure, pensent épouser un médecin, un négociant ou un commerçant mais ces messieurs qui ont acheté leurs promises à leurs parents ont bien édulcoré la réalité et ne sont en réalité que des ouvriers, des garçons de ferme, des crève-la-faim qui vont les faire trimer dur.

Elles espéraient une autre vie, meilleure que celle qui les attendaient au pays du soleil levant, elles ne sont que des citoyennes de seconde zone et ce, dès la traversée, et elles le seront aussi aux Etats-Unis où elles ne trouvent que des emplois de domestiques, mains d’œuvre à bon marché, qui subissent de plein fouet la même ségrégation que les noirs. Un exil au goût de cendres pour celles qui ont laissé une mère ou un enfant derrière elles et qui regrettent amèrement leur choix. Chaque soir, elles rêvent qu’elles sont de retour là-bas, à Kyoto, Hiroshima ou Fukushima, ce bout de Japon, qu’elles ont pourtant fui de toutes leurs forces. Leur déception sera à la hauteur de leurs espérances car les bons partis promis se révèlent violents, frustes, alcooliques.

Roman polyphonique, Julie Otsuka mène sa narration à la première personne du pluriel, le « je » pointe de temps en temps, toujours en italique. Ce « nous » des destins collectifs, symbole de ces dizaines de femmes, est comme une rengaine qui s’égrène à chaque page, une répétition, un martellement, du destin malheureux de ces jeunes femmes vendues par leurs familles. L’auteure évoque aussi la culture japonaise, le choc des cultures entre les japonais et les américains quant à la nourriture, le physique, les us et coutumes… Elles qui pensaient fuir les codes japonais (marcher derrière son mari, être sa servante, etc) deviennent domestiques de leur propre foyer, faisant toutes les tâches ménagères, élevant les enfants (les pères ne s’en soucient guère et ne connaissent pas même les prénoms de leur progéniture), se couchant les dernières et se levant les premières, se pliant aux exigences sexuelles de leurs maris, et j’en passe !

Faute de ne pouvoir retourner au pays, par manque d’argent et surtout pour ne pas déshonorer leur famille, elles s’épuisent aux durs travaux des champs ou au service de familles aisées, sans jamais se plaindre, sans haine. Certaines connaissent même la prostitution, abusées par les belles paroles d’hommes sans scrupules. Elles doivent même parfois abandonner leur prénom japonais.

Certaines n’avaient jamais vu la mer est un roman douloureux, fort, poignant, très triste, mais à mon avis très juste sur ces déracinées nippones qui n’ont pas eu une vie rose, qui n’ont pas eu la vie qu’elles méritaient. Un roman à ne pas manquer et un bel hommage de l’auteure à sa grand-mère. Si vous aimez la littérature nippone, ce livre-ci vous plaira assurément !

Lu dans le cadre du challenge La plume au féminin , la Masse Critique Babelio et du STAR

     

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16 réflexions sur “Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

  1. Evilysangel dit :

    un thème douloureux et difficile avec une plume juste apparemment! je l’avais déjà noté en lisant d’autres billets, mais le tien rend l’approche du récit encore plus poignant.

    • Bianca dit :

      Douloureux à lire c’est vrai, il a beau être court, j’ai du faire des pauses pour ne pas être submergée par la dureté du récit, la tristesse et l’émotion. J’espère t’avoir donné envie de le lire

  2. Caro dit :

    Je le note ! J’avais adoré « Quand l’empereur était un dieu » de la même auteur. J’avais beaucoup aimé la manière dont elle décrivait l’histoire (la seconde guerre mondiale vécue par les Américains d’origine japonaise). Très intéressant. Je note celui-ci 🙂

    • Bianca dit :

      Celui-ci est très beau et très émouvant, je te le recommande vivement. J’ai très envie de lire Quand l’empereur était un dieu, qui a l’air très bon aussi, ton commentaire me le confirme

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