La Douce – Féodor Dostoïevski

« Figurez-vous un mari dont la femme, une suicidée qui s’est jetée par la fenêtre il y a quelques heures, gît devant lui sur une table. Il est bouleversé et n’a pas encore eu le temps de rassembler ses pensées. Il marche de pièce en pièce et tente de donner un sens à ce qui vient de se produire. »

Dostoïevski lui-même définit ainsi ce conte dont la violence imprécatoire est emblématique de son œuvre.

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Dostoïevski est l’auteur russe que j’ai le plus lu pendant mes études de lettres, il faut dire que tous mes UV de littérature étrangère, je les ai passés en littérature russe. A cette occasion, j’ai découvert Gogol, Pouchkine, Zamiatine et surtout Dostoïevski. Mais depuis ma sortie de la fac, j’avoue que j’ai laissés de côté tous ces auteurs, à tort, et j’ai eu envie de profiter du challenge Un hiver en Russie pour me replonger dans la littérature russe. Mon choix s’est porté évidemment sur Dostoïevski et sur La Douce, une nouvelle parue en 1876.

Cette nouvelle est en fait un long monologue du mari face au cadavre de sa femme. L’auteur est un habitué des monologues, notamment dans Les carnets du sous-sol que je vous recommande au passage. Comme point de départ, je vous concède qu’il y a plus gai comme sujet, mais les romans russes du 19è sont rarement drôles. Ce long monologue, enfiévré et délirant, nous raconte l’histoire de cet homme et de sa jeune femme suicidée. Le narrateur est un soldat exclu de l’arme car il n’a pas voulu se prêter à un duel. Il va connaitre la faim et la misère et décide de faire contre mauvaise fortune bon coeur en devenant prêteur sur gage. L’homme n’a qu’un but : amasser 30 000 roubles dans les 3 ans afin de laisser sa caisse d’usurier pour un état plus convenable. Avare, il l’est assurément, mais ça ne l’empêche pas de tomber amoureux d’une de ses voisines, une jeune fille d’à peine 16 ans, orpheline et sans ressource, maltraitée et asservie par deux vieilles tantes. Il achète sa liberté contre monnaie sonnante et trébuchante car il souhaite l’épouser et surtout faire son bonheur. Malheureusement, tout ne se passera pas comme prévu, et la jeune fille profitera d’une de ses absences, pour se jeter par la fenêtre.

L’homme tente de se justifier face à ce drame mais nous démontre aussi que l’argent ne fait pas tout. Au fil des pages, il nous raconte sa douleur de l’avoir perdu alors qu’il voulait tant faire son bonheur, il est en état de choc devant le drame qu’il n’a pas su éviter et qu’il regrette amèrement. C’est son incompréhension aussi devant le corps de sa femme et sa peur de rester seul avec sa douleur, une fois le corps emporté, dans quelques heures. Si l’homme est malheureux, il n’en reste pas moins vénal, médiocre, ridicule et lâche.

La défunte, elle, apparait lumineuse et solaire. C’est une jeune fille de 16 ans, enthousiaste, généreuse et sensible qui se retrouve face à un homme mûr et pingre, qui veut la tenir en cage. Elle n’a aucun droit, notamment celui de sortir sans lui, elle n’a rien, et il le lui dit très clairement. Il se révèle autoritaire, froid et taciturne avec elle et lui reproche sa générosité avec une cliente dans leur établissement de prêts sur gages. Elle rencontre alors un autre homme ayant appartenu au même régiment que son mari, celui-là même avec qui il avait refusé de se battre en duel. Elle devient alors humiliante, il la rejette, elle tombe malade mais il comprend à ce moment-là qu’il est fou d’elle. Il veut changer, lui montrer qu’il l’aime, se promet de se montrer plus généreux mais c’est trop tard.

Fédor Dostoïevski nous décrit ici un mariage voué à l’échec, totalement contre nature. Raconté du point de vue de l’époux, le récit est une confession enfiévrée et tragique. Cette nouvelle, quoique tragique, vaut la peine d’être lue, même si je ne suis pas sûre de vous avoir donné envie de le faire !

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Lu dans le cadre du challenge Un hiver en Russie :

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Anna Karénine – Léon Tolstoï

La quête d’absolu s’accorde mal aux convenances hypocrites en vigueur dans la haute société pétersbourgeoise de cette fin du XIXe siècle. Anna Karénine en fera la douloureuse expérience. Elle qui ne sait ni mentir ni tricher – l’antithèse d’une Bovary – ne peut ressentir qu’un profond mépris pour ceux qui condamnent au nom de la morale sa passion adultère. Et en premier lieu son mari, l’incarnation parfaite du monde auquel il appartient, lui plus soucieux des apparences que véritablement peiné par la trahison d’Anna. Le drame de cette femme intelligente, sensible et séduisante n’est pas d’avoir succombé à la passion dévorante que lui inspire le comte Vronski, mais de lui avoir tout sacrifié, elle, sa vie de femme, sa vie de mère.

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Il est difficile de parler de ce roman fleuve sans dévoiler toute ou partie de l’intrigue. Écrit dans le dernier tiers du 19è siècle, il décrit la société tsariste à merveille et tous les bouleversements qu’elle est en train de vivre, qui mèneront quelques décennies plus tard à l’avènement du bolchévisme.

C’est un roman sur l’amour et sur le couple au fond très moderne, pas du tout daté, et qui nous parle encore à nous lectrices du 21è siècle avec force. Si la trame du récit est le destin d’Anna, qui va se nouer et se dénouer dans une gare, il met aussi en scène de multiples personnages plus ou moins secondaires dont les noms m’ont parfois un peu perdue. Vous le savez sans doute si vous avez déjà lu les grands auteurs russes du 19è que sont Dostoïevski, Gogol, Pouchkine…, les personnages sont tantôt nommés par leurs prénoms et tantôt par leurs noms, et j’ai eu un peu de mal au début à m’y retrouver.

Au-delà de l’histoire d’amour entre Anna et Vronski, le roman foisonne d’histoires parallèles qui mettent en scène le couple et la réalité de la vie conjugale, LE sujet central d’Anna Karénine. L’auteur revient sur beaucoup de thèmes qui lui sont chers comme le mariage, la religion ou la condition des paysans, j’y ai pour ma part appris beaucoup de choses sur la noblesse russe qui n’est au fond pas si différente des noblesses françaises et anglaises par exemple. Il est aussi beaucoup question de politique avec notamment la montée du communisme parmi l’élite intellectuelle de St Petersbourg et de Moscou, et l’administration du tsar. Tolstoï aborde également les dernières évolutions sociétales de la noblesse russe avec le divorce désormais autorisé, à condition que le couple réponde à certaines obligations et il en profite au passage pour égratigner les avocats et les tribunaux.

La narration alterne successivement entre Anna, Vronski, Karénine, Levine, Kitty, Daria et Oblonksi, permettant à chacun de donner son point de vue, ce qui explique aussi l’épaisseur du roman et la lassitude que certaines ont pu avoir à la lecture de ce roman, par moment j’avoue que j’ai été tentée de sauter des passages pour aller plus vite, car cette répétition d’évènements qui revient comme une rengaine m’a un peu lassée par moment même si les personnages féminins m’ont beaucoup intéressés.

Cette photographie de la Russie de cette fin du 19è insiste sur la réalité de la vie conjugale, sur le fait que les mariés ne se connaissent pas du tout avant de se dire oui et qu’il peut y avoir de mauvaises surprises et beaucoup d’incompréhension. Tolstoï se sert des personnages de Levine, le rural, et de Kitty, l’aristocrate citadine, pour montrer le fossé qu’attendent chacun du mariage, bien qu’ils soient très amoureux. Le couple Daria, sœur de Kitty et Oblonksi, frère d’Anna, forme le couple usé par la vie conjugale. Daria enchaine les grossesses et trouve son accomplissement dans sa vie de maman et dans les plaisirs simples qu’affectionnent Tolstoï, tout en étant malheureuse de l’éloignement de son mari, dont elle est encore très amoureuse, qui lui, enchaine les liaisons. Le couple Anna et Karénine forme le mariage d’intérêt dont se contentait la jeune femme avant de tomber amoureuse de Vronski.

Il y est aussi question d’asservissement, paysan tout d’abord, ce qui correspond à une prise de conscience des intellectuels de l’époque qui cherchent à connaître le peuple et ses aspirations, Karénine sera d’ailleurs chargé d’une enquête à ce sujet qui l’emmènera dans plusieurs provinces russes ; d’asservissement des femmes aussi, qui ont nettement de droits que leurs maris. Le destin d’Anna, femme adultère, est exemplaire à ce titre de ce que doit subir la femme qui souhaite mener une vie libre et sans entrave. Elle va devoir abandonner son fils et toute sa réputation pour l’homme qu’elle aime et dont elle sera mal payée en retour.

Il y a encore beaucoup de choses à dire sur Anna Karénine mais je préfère vous encourager à le lire car il est assez passionnant, surtout si vous vous intéressez à la Russie, même s’il m’a fallu faire des pauses dans ma lecture, cela reste un roman majeur à lire absolument.

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Lu dans le cadre d’une lecture commune avec Claire et des challenges Un hiver en Russie, Romans cultes et Le tour du monde en 8 ans :

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Le roman de monsieur de Molière – Mikhaïl Boulgakov

« Une accoucheuse qui avait appris son art à la maternité de l’Hôtel-Dieu de Paris sous la direction de la fameuse Louise Bourgeois délivra le 13 janvier 1622 la très aimable madame Poquelin, née Cressé, d’un premier enfant prématuré de sexe masculin. Je peux dire sans crainte de me tromper que si j’avais pu expliquer à l’honorable sage-femme qui était celui qu’elle mettait au monde, elle eût pu d’émotion causer quelque dommage au nourrisson, et du même coup à la France. »

Mikhaïl Boulgakov est un passionné de théâtre et de Molière, c’est aussi un fin connaisseur du théâtre français du 17è siècle et de ses comédiens : la rivalité entre les différentes troupes et les théâtres de Paris est ici très bien rendue.

Le roman de Monsieur de Molière est une biographie romancée certes mais avant tout une biographie, tout ce qui y est relaté est vrai, Mikhaïl Boulgakov a simplement préféré rendre hommage à Molière de façon très vivante et il y réussit fort bien.

Le style est enlevé, les propos amusants, et pour celles et ceux qui ne connaissent pas du tout la vie de Molière, ils y découvriront, comme moi, un acteur devenu auteur par la force des choses et qui n’avait qu’un rêve : briller en tragédien alors que ce genre ne lui a apporté que douleurs et désastres. Les acteurs déclament à cette époque les vers avec force emphase, de façon exagérée, alors que Molière avait une approche très moderne pour l’époque, plus proche de nos comédiens actuels. Son jeu d’acteur ne plaisait donc pas et il s’enfonçait dans la pauvreté et la ruine en persistant dans un genre dans lequel on ne lui reconnaissait aucun talent.

La petite troupe qu’il formait avec Madeleine Béjart, Marquise du Parc et tant d’autres a connu bien des écueils avant de se couvrir de gloire. Et les échecs furent très nombreux puisque Molière s’obstinait dans la tragédie, essentiellement celles de Pierre Corneille, très à la mode, jusqu’au jour où il a commencé à écrire des farces et des courtes pièces, car à cours d’argent, il ne pouvait plus acheter de pièces. Son but était en effet de devenir un grand comédien et non un auteur, si Molière l’acteur avait connu le succès, Molière l’écrivain n’aurait jamais vu le jour !

S’inspirant de pièces espagnoles et surtout de la Comedia dell’arte, élève du célèbre Polichinelle, Molière reprend à son compte des pièces qui ont connu le succès en Espagne et en Italie. Il a de grandes facilités pour écrire, il écrit vite, sa troupe répète tout aussi vite, toujours dans l’urgence, car il leur faut à tout prix de gagner de l’argent et surtout, attirer à eux les puissants, très convoités, et rechercher leurs protections, en échange de quelques dédicaces. Certaines pièces sont mises sur pied en trois jours seulement, écriture comprise.

Mikhaïl Boulgakov revient également sur les querelles qu’ont provoquées les pièces de Molière : des Précieuses Ridicules au Tartuffe, en passant par le Bourgeois Gentilhomme, entre autres, Molière doit se battre avec la censure mais aussi avec les bourgeois et nobles qui se reconnaissent dans les personnages de ses pièces, et qui veulent les interdire.

Si vous souhaitez vous familiariser avec le théâtre du 17è siècle ou avec Molière, le roman de Monsieur de Molière est pour vous, vous y passerez un très bon moment de lecture, tout comme moi.

Lu dans le cadre du Challenge Le règne de Louis XIV et du Challenge Biographie